Blog de S. Melya HAKIZIMANA DALIBERDADE, “Juste une fille”, 17 ans, France.
J’ai d’abord intégré le projet Bottom-Up Talks (BUT) car je voulais me sentir utile. À force d’observer les jeunes autour de moi vivre leur sexualité sans en mesurer les conséquences ni en connaître les codes, de constater des phénomènes comme celui d’être traité de « BDG » ou « pirate » lorsqu’un garçon défend les droits humains d’une femme, à force d’entendre les termes déshumanisants tels que « taper », « détruire » ou « casser » utilisés pour décrire les relations sexuelles ; j’en ai conclu que parler et débattre à petite échelle ne suffirait pas et ne me changerait pas moi-même. Alors rejoindre le Conseil des Jeunes (Youth Advisory Board – YAB) de BUT, et plus précisément aller à la rencontre de jeunes comme moi pour les sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles, m’a semblé être mon seul moyen de laisser mon empreinte.
Malheureusement, une fois en dehors des murs du projet, j’ai vite compris que sensibiliser n’était que 50 % du travail. Absorber ce savoir et changer son environnement et ses habitudes reste à faire. Moi et les membres du Conseil des Jeunes avons pu rencontrer des personnes assoiffées de savoir, d’âges et de nationalités différentes, à travers un voyage en Lituanie organisé dans le cadre du projet, regroupant des Italiens, des Lituaniens, des Chypriotes ou encore des Grecs. Cette diversité m’a confirmé que les violences sexistes ne connaissent pas de frontières.

Melya, Fatimata, Morjane et Andrea (YAB), des expertes et l’équipe de FEA, à Druskininkai, Lituanie, le 24/10/2025.
Nous, les jeunes du conseil, sensibilisons à travers des ateliers interactifs, des mises en situation et des discussions ouvertes où chacun peut parler sans jugement. Ce n’est pas un cours magistral, mais un espace où l’on désapprend ensemble ce que la société nous a appris à normaliser. On aborde des sujets que l’école n’effleure que rarement : le consentement dans ses nuances, les dynamiques de pouvoir dans les relations, les mécanismes qui font qu’une violence peut passer inaperçue pendant des années, même aux yeux de celui qui la subit.
Ce qui frappe à chaque session, c’est la reconnaissance. Les visages changent quand quelqu’un met des mots sur quelque chose qu’ils avaient ressenti sans jamais pouvoir nommer. “Ça décrit bien la situation d’un tel, ça”, affirme un participant lors de l’un de nos ateliers sur le consentement. Ce genre de prise de conscience, on le voit souvent. Les gens arrivent avec des certitudes et repartent avec des questions ; et c’est ça, le but. Ne pas convaincre, ne pas imposer une vision, mais ouvrir une brèche.
Car on grandit dans un environnement qui banalise. On rit des blagues, on laisse passer les remarques, on intègre le vocabulaire sans y penser. Le silence comme consentement. La jalousie comme preuve d’amour. On absorbe tout ça si tôt, si naturellement, qu’on finit par ne plus voir où commence la violence et où finit la norme. Sensibiliser, c’est rendre visible ce qui s’est rendu invisible à force de répétition.

Melya et Morjane animant un atelier sur le consentement à Espaces 19 Tanger, Paris, le 14/04/2026.
Et ce travail ne s’arrête pas à la fin d’un atelier, mais il continue dans les couloirs, dans les groupes WhatsApp, dans les familles. J’ai vu des participants rentrer chez eux et recadrer un frère, contredire un père, défendre une amie dans une situation qu’avant ils auraient laissée glisser.
Le voyage en Lituanie a d’ailleurs confirmé quelque chose que je pressentais : ce n’est pas une question de culture, de religion ou de niveau de vie. Que ce soit à Druskininkai ou à Paris, les mêmes schémas reviennent. Les mêmes blagues. Les mêmes silences. Les mêmes justifications. Les violences sexistes n’ont pas d’accent ; elles parlent toutes les langues.
Et c’est peut-être ça qui fait peur, qui fait qu’on n’a pas envie de s’informer, de voir les choses en face. On a peut-être juste peur de “venir en cours d’éducation à la sexualité [ou je ne sais pas quoi] et comprendre que j’ai déjà violé ou même que je me suis fait violer”, comme l’a avoué un camarade à qui j’ai fait la promotion de nos interventions.
Nous, les jeunes du YAB, on n’a pas la prétention de tout changer. Mais on a la conviction que chaque personne qui repart avec un regard différent, c’est une chaîne qui se brise. Et si cette empreinte-là est petite, elle est réelle et elle est nôtre. Alors je terminerai par une citation qui est mienne ; “J’suis pas expert en sexe, j’suis juste une jeune qui ne veut pas avoir à dire “J’vous avais prévenu !” dans quelques années !”.
